Rose, le plus beau bébé du monde. Au moins.

Découvrez ce fabuleux récit rédigé par une jeune interne en Médecine Générale, où l’on peut voir que la vie et la mort se côtoient énormément. On en ressort ému, et surtout déprimé. On espère et on veut croire que tout ceci n’est que fictif… Bonne semaine à vous ! (Merci à Zratul pour cette découverte)

Rose est le plus beau bébé du monde . Au moins.

Elle est toute petite, elle vient de naître. 2897 grammes. 49 cm. Elle sent bon le nouveau-né, de cette odeur adorable qu’ont tous les bébés, et dont toutes les mamans pourraient vous parler durant des heures. Elle est parfaite. Elle a de tout petits pieds mignons. De toutes petites mimines potelées. Elle dort. Elle dort paisiblement. Elle dort à poings fermés, couchée dans cette position typique du bébé. Un demi-sourire sur son visage. Quel beau spectacle.

Le temps est suspendu. Il fait nuit noire dehors. Tout est calme. Je la regarde dormir, fascinée par les mouvements de sa respiration. Inspire, expire, inspire, expire. Ô temps, suspend ton vol.

Rose est née ce matin à 7h30. Sa maman est morte. Une vie pour une autre. Je ne m’explique pas ce qui est arrivé. Une embolie amniotique à ce qu’ils ont dit, je n’ai pas tout compris. J’ai juste retenu que c’était une pathologie qui serait responsable de dix pourcents des décès maternels. J’avais oublié que l’on mourrait encore lors des accouchements. Que c’était rarissime, mais toujours possible.

Ils ont essayé de la sauver ta maman, petite Rose, à la maternité. Ils ont vidé la banque du sang. Ils t’ont sortie de là au plus vite et ils se sont affairés autour d’elle. Vite. Du sang, des plaquettes. Le matériel d’intubation, le massage cardiaque, le défibrillateur. Je suis désolée que ta maman soit morte ce matin. Une vie pour une autre, ce n’est pas comme ça que ça marche. Je m’excuse au nom de toute cette médecine qui n’a rien pu pour elle.

Je te parle. Ma puce… Je te câline. Papa n’est pas là, mais papa va venir. Attends encore un peu s’il-te-plaît. Attends que papa, dévasté, se recolle un peu. Il arrive. Il est en chemin.

Je suis près d’elle dans la pénombre, avec pour seule lumière dans cette obscurité celle des écrans de surveillance. Je suis au bord des larmes. Je ne sais pas pourquoi ça me touche de si près cette fois-ci.

Inspire, expire, inspire, expire.

Qu’est-ce-que je vais dire à ton papa, Rose, ma toute belle, mon bébé joli. Est-ce-que j’ai le droit de lui présenter mes condoléances, de lui dire que je comprends ? Que c’est normal qu’il soit au bord de craquer, qu’il ait envie de pleurer. Lui poser une main sur l’épaule, le prendre dans mes bras ? Où finit le médecin, où commence l’amie ? Quand franchirais-je le cap, quand serais-je trop proche ? Est-ce-que c’est si grave si ce soir je montre trop de compassion, trop d’empathie ? Si je laisse transparaître qu’au-delà d’une blouse blanche il y a un être humain ? Est-ce-que c’est vraiment mal, dis, Rose ? Est-ce-que c’est tellement grave ? Est-ce-que quelque chose de plus que ce froid professionnalisme ne ferait pas plus de bien à ton papa ? Est-ce-que ça veut dire qu’après ça je ne suis plus docteur, que je ne peux plus être ton docteur ? Dis, Rose ?

Qu’est-ce-qu’on va dire à papa, et comment ? Comment je peux lui dire que ce bébé souriant dans son sommeil va mal ? Comment je peux lui dire que ton EEG est presque plat … Comment je peux lui dire que tu es dans le coma ? Que tes chances de guérison sans séquelles majeures sont ridicules ? Que tu t’arrêtes de respirer, que tu fais des apnées depuis deux heures, qu’on ne te sauvera pas toi non plus ?

Inspire, expire, inspire, expire.

Rose, petit bébé mignon, dis-moi, comment va-t-on dire à papa que tout est fini ?

Papa n’est pas loin, Rose. Il est dans le couloir tu sais. Il n’a juste plus la force. Il est tout cassé, un peu comme toi. Il a l’impression que sa vie est finie, mais tu verras, il va aller mieux, il va se réparer, ne t’en fais pas. Il y a Florence et Aurélie, tes deux grandes soeurs. Il vivra pour elles. Il ne va pas se laisser mourir, c’est promis, c’est juré.

Tu verras.

Inspire, expire, inspire, expire.

Papa est tout près, juste derrière la porte. Il pleure. Il t’aime trop fort, c’est pour ça qu’il ne peut pas rentrer tu sais. Mais moi je suis là, Rose. Je ne vais nulle part.

Je pose ma grande main sur toi. Je te câline. Je sens sous mes doigts ton petit coeur qui ralentit. Ta poitrine se soulève de moins en moins. Tu t’arrêtes de respirer, tu recommences, tu t’arrêtes à nouveau. Puis plus rien.

Ma main est sur ton tout petit thorax. Tu ne respires plus. Tu es toute chaude, tu sens toujours bon le petit bébé mignon. J’ai envie de te prendre contre moi, de te serrer fort. Tu n’es pas seule, je suis là. Et papa est toujours tout près. Ton coeur s’est arrêté, n’aies pas peur, tout va bien.

Tout va bien.

Il est 5h50. Tu es le plus beau bébé du monde. Le plus beau bébé que j’ai jamais vu. Je ne bouge pas. J’ai toujours ma main délicatement posée sur toi. Dieu que tu es belle. Tu es parfaite.

Mais dis-moi, petite Rose, ma toute belle, mon bébé joli, comment vais-je pouvoir sortir d’ici, comment vais-je pouvoir te laisser là et continuer. Comment va-t-on dire à papa chéri que tu es partie…

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